Comancheria

Western désabusé

D’abord il y a eu le western dit de l’âge d’or, les John Wayne, les chevauchées fantastiques et le crypto gay, ensuite le spaghetti et ses personnages troubles aux objectifs moralement répréhensibles, enfin le crépusculaire, la fin du far west où les cow-boys ne sont plus que le reliquat d’une légende qui souffle sur une braise bien vacillante. Comancheria se passe 150 ans après la fin de cette époque pour nous montrer les saloons crapuleux remplacés par des établissements de prêts pas plus moraux pour autant, les Indiens tiennent des casinos et le shérif se fait rembourser ses notes d’hôtel entre deux chevauchées dans un Buick climatisé. Il faut que tout change pour que rien ne change.

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Anecdote : le film a été tourné dans l’ordre du scénario et monté en cours de tournage. Est-ce que ça se remarque ? Pas vraiment.

Et c’est bien. C’est du néo western excessivement malin où l’on retrouve tous les éléments de l’ouest sauvage à la sauce de notre époque. Deux frères, le bon et la brute, Chris Pine et Ben Foster, partent braquer de modestes institutions de crédit pour leur racheter la ferme familiale tandis que le shérif, Jeff Bridges à deux pas de la retraite, se lance à leur trousse.

Bridges est magnifique, c’est un fait, sa prestation fait ressentir 60 ans d’histoire du Texas en deux haussements de moustache sur une peau tannée par l’aridité ambiante, de même pour les frangins incroyablement crédibles sans tomber dans le pathos. Toutes les grandes gueules traversant le film sont incroyablement crédibles en fait, mais ce n’est pas là que Comancheria s’élève au-dessus de ses pairs, la vraie différence, c’est Taylor Sheridan. Pas la peine de le chercher au casting, il est dans un rôle souvent trop ignoré : scénariste, comme le pétrole c’est sous sa croute que Comancheria cache sa richesse. Sheridan a un peu tout fait, d’une apparition dans Walker Texas Ranger à un rôle important dans Sons of Anarchy, le bonhomme a surpris tout le monde en signant son premier script il y a deux ans : Sicario, l’excellent Villeneuve.

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Et il continue ici le bougre, on ne s’avancera pas à dire que Comancheria est le Citizen Kane de notre temps mais on suit dans un rythme posé une histoire passionnante à la morale trouble ne rentrant dans aucune case. Western ? Oui mais ça ressemble à rien de connu. Film de casse ? Pas vraiment. Road movie ? Nope. Drame social ? Encore moins même si on peut y penser. Critique des USA avec ses robins des bois ayant troqué arc et flèches pour colts et cagoules ? Un peu de tout ça, le tout dépassant la somme des parties. Mélange des genres, ouais on peut dire ça.

C’est sûr on se prend à rêver de voir un film pareil sous l’œil des Coen ou, pourquoi pas de nouveau, de Villeneuve, mais la caméra, le style plutôt épuré, de David Mackenzie sait se faire oublier entre deux travelings à la grue un poil superfétatoire et des plans en voiture vue et revue qui me fait penser que le ciné inde américain est rempli de fanatique des soleils rasant dans des caisses pourries. L’avantage c’est que tout y est : l’’impression que les banques et le pétrole ont le pouvoir sur ces terres, la pauvreté de la population muée dans une résignation bornée, l’omniprésence des racines, cow-boy et Indiens.

Si à ça on rajoute un dernier acte d’une ambiguïté marquante, de grandes séquences d’action et des scènes plus légères ayant fait rire la salle aux éclats avec deux trois plans transcendant le quotidien – je ne pensais pas qu’un Jeff Bridges à moitié nu avec une couverture pouvait être aussi classe – on obtient une des meilleures surprises de la rentrée, voire de l’année.