• Par: Ari Aster
  • Année: 2018
  • Durée: 127 min
  • Origine: USA
  • 7.7
Et la tête du monsieur elle fait SPLASH ! (les films d'Horreur)
Le Grill a aimé

Hérédité : l’explication

ATTENTION, ceci est l’article qui décortique le scénario d’Hérédité, il revient donc sur la totalité de son intrigue. Notre avis sur le film se trouve ici.

Il apparaît que pas mal de monde s’est trouvé perdu à la fin de hérédité, faut dire que ses dernières minutes brisent le seuil du what the fuck avant de prendre leurs envols vers des rivages inconnus. Et pourtant Ari Aster, réalisateur et scénariste, ne respecte pas le mantra de Lovecraft ou Stephen King qui est de ne jamais rien expliquer. Hérédité a beau être un puzzle, il est largement possible d’en rassembler les pièces (bien entendu je spoile tout le film) :

Une première lecture serait de penser que tout est dans la tête d’Annie Graham (Toni Collette). Sa mère (Ellen) est morte de démence, son frère s’est suicidé car il pensait que sa mère essayait de “mettre plusieurs personnes dans sa tête” (cette anecdote clef est racontée par Annie quand elle se rend au cercle de soutien sur le deuil en début de film), on pourrait alors supposer qu’à un moment ou à un autre, après la mort de sa fille Charlie par exemple, le personnage d’Annie sombre dans la folie, la paranoïa et les hallucinations énervées. Cette version des événements est pourtant à écarter, c’est comme la théorie qui veut que Harry Potter ait tout inventé et n’ait jamais quitté le placard sous l’escalier, il n’y a pas grand-chose pour étayer cette idée.

La gueule d’un spectateur d’Hérédité en sortie de salle.

La seconde explication d’Hérédité implique un basculement du récit dans le fantastique : Ari Aster a déclaré que Hérédité “est l’histoire d’un très long rituel de possession raconté de la perspective de l’agneau sacrificiel”. On va décortiquer tout ça.

Pour faire simple, Ellen, la grand-mère enterrée en début de film, est une sorcière qui a passé, avec les membres de son culte (Joan du cercle de soutien sur le deuil et les gens à poil à la fin du film), un pacte avec le démon Paimon (un des 8 rois de l’enfer) qui lui a donné gloire et fortune en échange de sa promesse de lui fournir un corps d’homme pour qu’il puisse venir dans notre monde. Ellen semble avoir échoué avec son fils qui s’est pendu avant que sa mère puisse mettre Paimon dans sa tête, à partir de là, le film peut être vu comme le déroulement d’un long rituel pour briser son petit-fils Peter physiquement et mentalement afin d’accueillir le démon ainsi que l’esprit de sa sœur Charlie.

Pourquoi Charlie ? Le film n’est pas forcément très clair mais Ari Aster donne des réponses en interview, Charlie a été confié à sa grand-mère alors qu’elle était encore bébé (c’est dit plusieurs fois et on voit une maquette – glauque – d’Ellen qui tente de lui donner le sein à la place de sa mère), Ellen a alors réussi a faire en sorte que l’enfant soit possédé par Paimon, Charlie n’a jamais été vraiment elle même. On apprend d’ailleurs qu’Ellen regrettait qu’elle ne fût pas un garçon, puisqu’il faut un corps d’homme au démon, mais que par contre elle a beaucoup insisté pour que Annie, contre sa volonté, mène la grossesse de Peter à terme (ce qu’elle avoue lors de la scène du cauchemar dans le 3eme quart du film).

La grand-mère tenait à ce que l’esprit de Charlie/Paimon soit transféré dans le corps de Peter. On est bon ? Ce qui implique de la tuer puis de rappeler son âme/esprit, et ça passe par la séquence du poteau électrique gravé du signe de Paimon (le symbole de style indien qui est sur le collier qu’Ellen offre à Annie, au-dessus du corps d’Ellen au grenier et dans le livre de sorcellerie). Alors évidemment la succession d’événements ayant conduits à l’accident fait figure de coïncidence impossible mais bon, on parle d’un démon capable de faire léviter des corps décapités, alors faire en sorte que les membre de son culte mettent des noix dans un gâteau et un animal mort sur une route c’est pas non plus impossible.

Ensuite Annie se fait approcher par Joan au cercle de soutien pour le deuil, elle est probablement aussi celle qui met un prospectus pour un médium dans sa boite aux lettre dans une première tentative de la pousser au rite d’invocation. Joan va complètement la rouler pour la convaincre de rappeler l’esprit de Charlie/Paimon afin qu’il prenne possession de Peter via la formule magique qu’elle lui confie (cette possession est progressive, il se met à pleurer et tousser comme sa sœur avant d’être complètement sous son emprise après la défenestration). Pour la possession d’Annie, on peut supposer que c’est Paimon, ou un autre démon, qui va temporairement la posséder pour amener Peter à se donner la mort, on peut se demander pourquoi le démon ne va pas simplement tuer le garçon dans son sommeil, ou pourquoi un des cultistes ne va pas régler la question avec un coup de pelle dans les 5 premières minutes du film, mais il apparaît qu’il faut « briser » Peter pour le posséder, dans ce cas on comprend que tout est fait pour le pousser à bout.

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La notion de contrôle et de libre-arbitre est très présente dans le film, comme dans un Lanthimos ou un drame antique, les personnages sont condamnés à un cruel destin auquel ils ne peuvent échapper.

A propos de Paimon, on le voit assez tôt sous la forme d’un halo lumineux qui communique avec Charlie. Celle-ci est d’ailleurs au courant de ce qu’il va se passer, son collage avec le pigeon mort, tout en faisant écho aux modèles réduit de sa mère, est comme une maquette de la scène finale. On reverra le halo lumineux lorsqu’il mettra la misère à Peter à son école avant de le voir apparaître pour la dernière fois juste après la défenestration. Le halo semble alors se dissoudre dans le corps inanimé de Péter qui se lève ensuite pour rejoindre la cabane dans l’arbre, il est alors complémentent possédé. Les cultistes (les nudistes) ont alors installé comme un autel et enlèvent la couronne des restes de la tête de Charlie sur un mannequin doré représentant Paimon puis la posent sur la tête de Peter (l’esprit de Peter étant alors supposément disparu).

Tout le reste des événements, le corps de la grand-mère dans le grenier par exemple, sont des éléments du rituel, quant aux « fantômes » et autres apparitions, libre au spectateur de penser qu’il s’agit des effets de Paimon ou de la folie grimpante touchant les Graham. Reste un élément que je n’explique pas trop, le carnet de dessins de Charlie. Son existence a du sens du point de vue du scénario, il appuie le fait que Peter est en danger (les dessins fais par le fantôme de Charlie montre sa tête avec des croix sur les yeux) et son concept de « celui qui le fout au feu brûle » est posé pour ensuite nous surprendre quand on s’attend à ce que Annie meure alors que c’est son mari Steve (Gabriel Byrne) qui part en combustion spontanée (sauf si on a vu la p*tain bande annonce qui spoile la scène), le dernier segment du film commençant d’ailleurs à la mort de ce personnage qui incarnait jusque-là une sorte de scepticisme raisonnable (ce que l’équipe de Karim Debbache dans Chroma appelle une Scully, un personnage qui remet en cause les éléments surnaturels pour paradoxalement en renforcer leur vraisemblance pour le spectateur). Alors oui, il y a tellement de trucs étranges que le carnet se perd dans la masse mais c’est l’élément qui me semble le moins intégré à la « logique » du rituel de Paimon.

Pourquoi ne pas tenter de mettre Paimon dans le mari d’Ellen ou Steve ? Probablement parce qu’il faut que l’hôte soit un descendant “héréditaire” d’Ellen. D’ailleurs dans une version antérieure du scénario, Steve aurait du être psychiatre et Annie une ancienne patiente, renforçant d’autant plus l’idée qu’il représente une certaine forme de raison et que sa disparition coupe les derniers liens que l’histoire avait avec la réalité. 

Bref, Hérédité est un film définitivement taillé pour un second visionnage tellement il place des indices tout au long de son déroulé. En fait il est trompeur car si Annie peut en être vue comme son héroïne, elle est presque le personnage le moins important du rituel qui n’implique qu’Ellen, Charlie et Peter. Annie est au mieux “l’agneaux sacrificiel” dont la mort est un ingrédient du rituel. Ari Aster joue sur nos perceptions et chaque acte change la direction du film, la première partie qui commence immédiatement par l’enterrement d’Ellen est vue comme Annie face au deuil d’une mère qu’elle n’aimait pas, la deuxième qui commence à la mort de Charlie comme Annie qui n’arrive pas à communiquer avec ses enfants, trop tard pour Charlie et trop de culpabilité du côté de Peter, enfin le dernier acte, qui commence à la mort de Steve, est celui où tout ce qui jusque-là n’était que quelques éléments éparses, presque en fond (le signe de Paimon, les apparitions) prennent le dessus et montre que tous les tourments d’Annie sont du fait de la malédiction de sa sorcière de mère.

Pas vraiment un message d’espoir mais quel bon film !

18 juin 2018
Alcide