• Par: Xavier Dolan
  • Année: 2016
  • Durée: 97 min
  • Origine: Canada, France
  • 6.9
Festival de Cannes 2016
Le Grill a aimé

Juste la fin du monde (on a aimé)

Bénies soient les critiques négatives

Pour une fois le Grill n’est pas d’accord, l’occasion d’avoir deux points de vue sur Juste la fin du monde. Retrouvez l’avis de Willard ici.

Dolan énerve, Dolan fascine. Jeune prodige du cinéma québécois, coqueluche de Cannes, il sut s’imposer rapidement dans un rôle d’écorché vif glamour, une sorte de Justin Bieber christique pour certains. Arrive son sixième film pour presque autant de participation à la course à la palme et, en partie, son premier revers critique.

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L’affiche fait très couverture de livre, une de mes préférées de 2016.

 

Au moins j’y suis allé avec le minimum d’attente, certainement pas neutre mais avec un taux de hype négatif. Les faits : un dramaturge cérébré célébré, évidement homo, revient après douze ans dans sa famille plus modeste dont on devine rapidement les raisons de l’éloignement. Le message à passer est simple : je vais clamser. Sida ? Cancer ? On n’en sait rien, on ne connaît que l’urgence laissant une béatitude expression de détachement sur Gaspard Ulliel. Non-jeu ? Peut-être. Arrive alors après le maximum de temps possible la rencontre, une après-midi, avec la sœur, la mère, le frère et sa belle-sœur. La discussion s’engage, le brouhaha commence, les gros plans sur les visages s’enchaînent.

Je m’attendais à deux choses ici, le choc du texte de Jean-Luc Lagarde et une autoparodie du style Dolanien prophétisée par à peu près toutes les critiques lues en amont. Soit on n’a pas vu le même film, soit j’ai des fils qui se touchent, mais j’ai eu le sentiment exactement inverse. Comprenons-nous, on est devant un groupe d’individus dysfonctionnels au possible, au statut de cas d’école de Palo Alto (l’école de Palo Alto étant une série de recherches et d’articles étudiant les dissonances entre la pensée et la parole, ce que l’on veut exprimer et ce que l’on finit par réellement dire, son impact sur le théâtre a commencé avec « De l’influence des rayons gamma sur la pousse des marguerites » et a continué avec à peu près tous les huis clos présentant une famille déchirée). Ça jacasse beaucoup pour mieux tourner en rond. Enervant. Douloureux dans les propos mais énervant. C’est un film sur l’échec de la communication verbale, ce qui tombe très bien car c’est un film, donc une communication par l’image.

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Du coup je me demande aussi si le joual d’avant c’était pas aussi pour avoir la paix du texte au profit de l’image ; un autre débat.

Et c’est là, ça aura mis le temps mais c’est là que Dolan apparait, l’obsédé formel jouant avec les cadres dans Tom à la ferme et Mommy, reprenant ses très gros plans avec un gros flou d’arrière-plan des amours imaginaires. Ce détachement de la parole se montre par les gros plans sur les visages, volontaires, ne laissant les plans de deux ou plus qu’aux (rares) moment où le courant passe entre deux personnages. Prenons une scène dans une voiture entre le frère joué par l’animal Cassel et notre héros, tentative de communication, plan de deux, puis rupture, échec, monologue de Cassel qui fait passer aux gros plans sur les visages où le reste de l’univers disparaît dans un profond flou d’arrière-plan (un beau bokeh bien photographique), enfin la conversation stérile, le non-dialogue s’épuise et une musique apparaît pour bouffer les mots de Vincent alors blabla inutile. Il n’y a guère dans les souvenirs que l’image se fait nette, que l’on ose les plans idylliques avec une profondeur de champ qui ne sent pas la myopie prononcée.

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Je ne comprends pas ce Cotillard bashing ici, elle est censée jouer une femme soumise et pas très futée, du coup elle bégaye et a du mal à s’exprimer, rien de navrant, j’y ai reconnu quelques rencontres.

Les gros plans et le champ-contrechamp sont ici un vrai parti pris. Dans la critique ciné, il y a une espèce de rejet de ce principe par trop ressassé, un peu comme être et avoir mal vu en littérature, mais en l’espèce cela isole ces animaux dans le cadre, chaque acteur dans sa cage sauf lorsqu’il arrive à pénétrer celle de l’autre dans de rares éclaircies au milieu du bruyant orage. Plus qu’occuper le cadre, les têtes prennent 75% de l’espace alors que le quart restant n’est pas palpable. Une preuve de mes théories ? La poignée de main du début entre Cotillard et Ulliel, évoquée, centre de la discussion un instant même, mais pas montrée pour préférer ne pas rompre la monotonie de cinq minutes de champ-contrechamp. On touche au film à dispositif, lassant peut-être mais décidément intéressant, coupez le son et on comprend quand même chaque enjeu.

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La gestion de l’espace, ratée selon certain, est minimale. La maison n’apparaît jamais en fait, tout comme toute mention de lieux (l’action se passe-t-elle au Québec ? en France ?). J’ai trouvé que ça tendait à universaliser le propos.

Après, reste les fautes, le texte joué trop théâtral par certains (Seydoux, pour pas balancer), pas un problème en soi mais ça tranche un peu trop face au jeu plus incarné des autres, Cassel en tête, ou  la structure simpliste, 4 personnages à affronter, 4 duels verbaux, une intro et une conclusion, les délires clipesques frôlants le montage d’attraction et les musiques un brin has been (volontaire pour O-Zone, tube de l’année 2004 rappelant au héros son enfance, une manière de rajeunir de vingt ans un texte qui en a vingt et un), Nathalie Baye rappelle Anne Dorval, la fin que je noterai sans hésiter métaphore moisie/20… La note, Juste la fin du monde est typiquement le genre de film que je suis heureux de ne pas avoir à noter. Je l’ai aimé, il transcende le théâtre, prouve la plus-value du passage par la case ciné. Ce n’est pas un simulateur d’engueulade familiale de plus, c’est un beau film que seul le peu d’affections que j’avais pour ses caractères à mi-chemin entre le dilemme du hérisson et le cervelas ravagé m’a retenu de me laisser emporter comme avant mais -et je vais immédiatement regretter cette conclusion – c’est pas la fin du monde.

 

Juste la fin du monde (on a aimé)

Est N'est pas
Une adaptation d’une pièce de théâtre dont on sent les racines, plus qu’un Tom à la ferme par exemple
Un passage du rire aux larmes à la Mommy mais une boucle infernale de discussion échouant toutes à aboutir
Un texte dur, un rythme un peu artificiel mais une mise en scène brillante, limite à dispositif
Le bon film pour commencer la filmo de Dolan, le plus désespéré probablement
Joué par un casting prestigieux de gens doués, un peu trop peut-être que pour se détacher de leur célébrité
Une autoparodie de son style, évidemment il s’inscrit dans son univers mais garde sa singularité
Acide et chargé dans sa mise en scène, là où on pouvait attendre un récit mélancolique épuré Une transposition ultra-fidèle de Lagarce, mais une bonne adaptation
Problème de com / 20

23 septembre 2016
Alcide