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BlacKkKlansman – J’ai Infiltré le Ku Klux Klan

Ni tout blanc, ni tout noir

Spike Lee nous revient en pleine forme avec une comédie noire qui semble avoir autant de mordant que de neurones. Dans la rédaction du Grill par contre, c’est l’émeute.

Le KKK a été fondé en 1865 juste après la guerre de Sécession avant d’être interdit en 1877, avant de resurgir en 1915 suite au film La naissance d’une nation de D.W. Griffith, avant de disparaître de nouveau en 1944. Dans les années 1970, le KKK est un mouvement populiste qui milite pour le retour de la ségrégation. Voilà, on a le contexte.

5 ans après son dernier film, Old Boy, et 12 ans après son dernier film vraiment bien, Inside Man (que tous les fans de la Casa de papel devraient voir), Spike Lee s’attaque à un fait divers improbable. L’histoire vraie de l’inspecteur Ron Stallworth – incarné par John David Washington, fils de Denzel, son acteur fétiche – qui non seulement va être le premier policier noir de sa ville (Colorado Springs qui se situe, oh surprise, dans le Colorado, ne me remerciez pas) mais va aussi infiltrer le KKK en répondant à une annonce sur un journal. Pour des raisons assez évidentes, son collègue, le juif Flip Zimmerman, ira aux rendez-vous chez les suprématistes blancs pas vraiment d’accord sur qui étaient les méchants lors de la seconde guerre mondiale. Collègue joué par un Adam Driver qui après deux Star Wars et un Logan Lucky est enfin parfaitement crédible en brun ténébreux. Pour ne rien gâcher, les deux hommes vont prendre une place de plus en plus prépondérante dans le Klan, du club de motards local en pleine déconnade raciste regroupant du simple mec un peu paumé au psychopathe très content d’être armé jusqu’au businessman au costume trois-pièces à la rhétorique affûtée pour dispenser ses sophismes haineux.

Le personnage de David Duke, politicien, chef du KKK et gueule de gendre idéal, permet à Spike Lee de parler de la banalisation des idées racistes dans la politique américaine. Indice : sa cible est orange.

Ce simple postulat en fait déjà une sacrée bonne histoire, une comédie qui sait prendre des accents de thriller pour appuyer son propos, d’autant plus que l’on s’attache aux personnages et qu’une histoire de flic infiltré qui tient à sa couverture, même si c’est la quinzième fois que l’on nous la sert, ça donne toujours des bonnes scènes. De l’afro du héros à l’air de poulpe échoué de Paul Walter Hauser (le garde du corps dans Moi, Tonya et grand second rôle spécialisé dans les rednecks), tout ancre BlacKKKlansman dans la satire. Spike Lee choisit de rire plutôt que de pleurer de cette idéologie qu’il fait parfois s’exprimer par des slogans « Trumpiens ». Si certains regretteront l’ambiance plus « coup de tête dans les chicots » de ses premiers films (Do The Right Thing, Malcolm X, La 25ème heure), on sera tous d’accord pour dire que le cinéaste ultra-engagé n’est quand même pas là pour jouer aux billes. Ainsi si la trame a quelques airs de déjà-vu et que de grosses ficelles apparaissent au moment du dénouement, c’est dans le développement de ses thèmes que le film brille.

Certaines caricatures sont quand même un peu trop appuyées…

Pour commencer, tout se passe en 1978, alors que les Etats-Unis sont encore en plein travail de renversement des lois de ségrégation et que des groupes politiques pro-noirs et pro-blancs font de plus en plus d’adeptes. Le KKK tente de s’offrir une nouvelle virginité en se faisant passer pour un lobby conservateur, et, de l’autre côté de l’échiquier politique, se montent des mouvements comme les Black Panther ou des comités d’étudiants noirs revendiqués pacifistes mais qui appellent quand même à se préparer à une guerre raciale dans leurs meetings. Entre les deux la police pas toujours partiale qui nous rappellera la réplique la plus cynique de 3 Billboards « Si on virait tous les policiers vaguement racistes, on se retrouverait avec trois flics qui détestent les pédés». Tout comme dans ses précédents longs-métrages, s’il dénonce un problème majeur (l’héritage merdeux de la ségrégation aux USA) il ne se prive pas de taper sur les victimes quand elles sont tentées de se faire bourreaux. Il met en parallèle autant qu’il oppose et n’hésite pas à montrer là où ça risque de déconner quand ça ne déconne pas déjà complètement. Certains reprocheront les longueurs qu’entrainent la transcription de discours complet ou des personnages ne semblant exister que pour porter un propos (comme Laura Harrier, qui réussit quand même à imposer une sacrée personnalité à l’écran dans un casting autrement très masculin) mais bon, on n’à rien sans rien et si on peut reprocher une forme un peu trop timide, probablement pour ne pas vouloir mettre en spectacle son sujet, il y a derrière une volonté du réalisateur de se donner le temps et les moyens de montrer les arguments des deux parties. Il faut garder en tête que certes le film est une comédie policière, mais est aussi un Spike Lee, ce qui risque de surprendre les nouveaux venus par l’importance que les thèmes ont sur l’histoire quitte à en impacter son rythme ou à provoquer des ruptures de tons.

Enfin, et c’est un aspect que je ne m’attendais pas à trouver ici, Spike Lee nous fait une vraie leçon d’histoire du cinéma doublé de ce qui commence à ressembler à son testament artistique, comme ça, en loucedé.

Si l’influence du ciné est constamment en arrière plan, je conseille tout de même l‘interview du vrai Ron Stallworth (en anglais) qui démontre que la réalité sait égaler la fiction.

BlacKKKlansman adopte un style Pulp façon blacksploitation, de la musique à l’image aux tons bruns sentant bons la pellicule craquante à l’ancienne. La gestion de la lumière m’ayant limite donné l’impression que le directeur photo était en train de tirer sur un havane devant la caméra tandis que l’on passe d’une scène à l’autre dans des transitions délicieusement rétro, et forcément un peu hachée. On est à des kilomètres de l’image proprette et de la narration moderne de ses précédentes réalisations. Alors qu’il embrasse ce style désuet, Spike Lee va pourtant carrément briser le quatrième mur quand les personnages critiquent la représentation des noirs au ciné et que les affiches d’époques apparaissent à l’image. Le film commence sur l’enregistrement d’un discours du KKK et la façon dont une idéologie est vendue au public, sur grand écran ou ailleurs, est un thème récurrent. De la naissance d’une nation de Griffith (pas le temps de développer mais lisez la page wikipédia de cette œuvre qui donne tout son sens à l’expression « ambivalente ») à l’utilisation de la musique d’Inside Man quand nos héros obtiennent une petite victoire, Spike Lee a bien conscience de ne pas être un observateur objectif, comme si ces (r)appels étaient une manière pour lui de dire que BlacKKKlansman est plus que le divertissement qu’une séance de ciné promet habituellement.

En quelques mots, si Spike Lee commençait à m’énerver avec son Old Boy sacrilège et ses attaques plus ou moins gratos sur Tarantino dont il a conchié son Django sans l’avoir vu, BlacKKKlansman lui permet de rappeler qu’il est infiniment meilleur avec une caméra qu’un micro tout en nous offrant un de ses plus beau film, pas ennuyeux pour un sous, riche et complexe, au casting impliqué, aux vannes bien senties et aux personnages attachants, même s’il tranche avec sa cinématographie plus énervée des années 90. A ne pas louper.

La blacksploitation est une vague du cinéma hollywoodien des années 70 où les noirs étaient mis dans des rôles titres, touchant à tous les genres, de la série des Shaft pas loin d’un inspecteur Harry funky a des mélanges plus étranges comme Blacula (cultissime) ou Blackenstein (oublié pour de très bonnes raisons).

 

Sur la toute fin maintenant (ça spoile comme c’est pas permis, méfiance) :

Ah elle a fait jaser, évidemment. Analysons ça de plus prêt : Après un triple happy-end fin comme un sandwich beurre-rillette, notre héros et sa copine vont assister depuis leur appartement à une cérémonie signature du KKK, une croix brulée entourée d’encagoulés, avant d’enchainer sur des images réelles des événements de Charlottesville où a eu lieu un rassemblement intitulé « Unite the rights » reprenant la marche au flambeau du KKK puis une contre-manifestation le lendemain qui a été l’objet d’un attentat à la voiture-bélier ayant fait une victime.

Tout d’abord si les happy-ends tombent dans le too much, ils sont là pour faire contraste avec le dernier acte franchement flippant. Spike Lee reprend son travelling fétiche (un dolly shot signature qui apparait dans quasiment tous ses films, à voir une compil ici) et nos héros vont assister à la cérémonie dans une série de plans travaillés, loin du ton plutôt réaliste du reste du récit (il n’y a qu’à voir ce plan du reflet de la croix dans les yeux d’un cagoulé) puis les images de Charlottesville. Spike Lee décide de sortir de l’univers de son film pour volontairement bâtir un pont entre 1978 et 2018, et si le climax du scénario apparaît lors de l’explosion de la voiture un vingt minutes plus tôt, il s’agit ici plutôt du climax du thème.

Maintenant, la démarche de Spike Lee est très clairement – et consciemment – celle de la destruction des codes de son film. La scène ne s’inscrit pas dans le récit, ce n’est pas un rêve ou quoi que ce soit, c’est une sorte de métaphore visuelle pour nous faire comprendre que ce que nos personnages ont affronté pendant tout le film est un problème qui reste pendant aujourd’hui. Voire si on veut aller plus loin, cette scène pourrait être une métaphore du cinéma de Spike Lee, représenté par son couple de héros noirs dans son effet de style fétiche, qui ne peut que constater l’horreur de la réalité.

Evidemment, chacun appréciera (ou pas du tout) cette démarche over the top. Personnellement, j’avais la sensation que Spike Lee installait jusque-là une sorte de contrat avec son spectateur : ce que j’ai à dire passe par l’histoire de mes personnages, et qu’il brise ce contrat par une démarche finale explicite et premier degré, cependant le fait de l’intégrer au film de cette manière (au lieu par exemple de mettre des images de Charlottesville pendant le générique, un biopic qui se conclut par des images réelles n’ayant rien de rare) a au moins le mérite d’être une prise de risque de sa part. Ca m’a fait l’effet, au délà des thèmes développés, d’un pilote d’avion qui aurait réussi son atterrissage puis qui déciderait d’enclencher le siège éjectable une fois sur le tarmac. Pas extrêmement bien amené mais sacrément surprenant.

Il reste du boulot…

BlacKkKlansman – J’ai Infiltré le Ku Klux Klan

Points forts Points faibles
Le meilleur Spike Lee depuis une bonne décennie, facile Qu'une comédie policière, le genre enrobe un propos plus large
Une représentation des tensions des années 70 à travers un fait divers Sans quelques ruptures de tons
Une critique implicite du cinéma et de la représentation qu'il fait des communautés Sans un final qui risque d'en déstabiliser plus d'un
Une belle performance de son casting Le Spike Lee énervé des débuts, mais il est pas parti loin
J'ai le droit de le préférer à la palme d'or ? / 20