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Les déceptions du grill

Assassin’s Creed

J’ai le Kurzel brisé…

 

I Si proche et pourtant si loin…

 

Était-il raisonnable d’attendre Assassin’s Creed sur grand écran ? Me suis-je perdu par excès d’optimisme ou ai-je simplement foutu mes doigts sur une plaque chaude sous le regard – une nouvelle fois – consterné de mes proches ?
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Rendez moi ces deux heures de ma vie.

On parle en vrac de la “malédiction” des adaptations de jeux video alors que je pense qu’une analyse au cas par cas façon compte rendu de crash-test serait plus pertinente qu’un fatalisme facile. Bref, j’ai un avis sur la chose motivé par ma connaissance du bestiau et de mon admiration pour ses bouchers, Kurzel, Fassbender et Cotillard.

Justin Kurzel est un australien bien énervé dans sa mise en scène, certains la qualifient de pompeuse, ridicule, trop esthétisante, d’autres diront superfétatoire (ces derniers sont des bêtes au Scrabble en général), moi je parle d’épique avec un grand E souligné aux tambours de guerre par Jed Kurzel, le frère musicien qui, si l’on est ce que l’on mange, doit avoir avalé une putain de légende au petit dej.

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Justin Kurzel sur le tournage de Macbeth (à gauche) et sur celui d’Assassin’s Creed (à droite). J’ai prévenu la DDAS, un soutien psychologique et un exorciste.

Ces deux là avaient balancé le monstrueux Les crimes de Snowtown (en gros c’est Léon qui tourne mal, baffe amère/20) pour immédiatement se voir confier mon film de l’année dernière si Fury Road n’avait pas mis tout le monde d’accord : son Macbeth d’un lyrisme noir (après un article et une vidéo je vais pas revenir dessus, ce serait indécent, voire indévingt). Déjà avec Fassbender, l’acteur d’ailleurs séduit par l’expérience confia à Kurzel une petite perle que tout Hollywood lui enviait : les rênes d’Assassin’s Creed dont il possédait les droits depuis une dizaine d’années, ayant eu la lumineuse idée de deviner le potentiel de la chose avant tout le monde.

Un metteur en scène de talent avec une vraie patte qui a la confiance de son casting, une relative liberté de création, une solide équipe artistique et un compositeur avec de la suite dans les idées, qu’est ce qui peut merder à ce point ? La seule chose qu’il ne contrôlait pas : le scénario.

 

cinematogrill assassin's creed critique analyse 7Vu de l’extérieur, on pourrait espérer un bon film avec une direction artistique léchée. On pourrait.

Pour comprendre pourquoi Assassin’s Creed est douloureusement mauvais et pas simplement médiocre, il faut s’imaginer qu’il est passé à un rien du morceau de choix. Allons dans le détail :

 

Mise en scène, le chouchou du cinéphile, c’est plein d’idées, l’opposition entre la froideur du présent et les couleurs chaudes pour le passé en passant par l’utilisation du jaune pour souligner la folie reprend certains codes posés par ses précédents films sans pour autant que l’on songe à un facile repompage. Même si je pense que Kurzel a serré les dents en passant de la mise en image de Shakespeare à l’illustration d’une mauvaise blague carambar, il s’est éclaté avec son budget en osant pas mal de choses. Avec peut être l’approche du bien nommé “saut de la foi” qui est l’élément repris du jeu le plus réussi. Éventuellement ex-aequo avec certains cadrages directement empruntés à une partie manette en main entre deux éléments purement là pour le plaisir des mirettes comme ses vues d’aigles un poil redondantes.

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Assassin’s Creed est donc numéro 1 de la liste très select des deux plus mauvais films avec un couple attaché à un poteau par un jeu ridiculement complexe de chaînes. Le numéro 2 étant l’attaque des clones.

 

Montage 15/20, son approche à lui de l’action en préférant à la fluidité d’un combat le découpage en tableau, fait de ralentis et de courtes ellipses, comme si l’on passait d’une case à l’autre d’un comics, fait plaisir à voir. Le rendu presque saccadé perd en rythme ce qu’il gagne en intensité comme pour souligner la noirceur des actes que commettent ses personnages. Le dernier meurtre est même en hors-champ avec l’attention focalisée sur le claquement des pas d’un personnage fuyant l’action; ça aurait été bien amené que j’aurais presque pu y voir une bonne scène. Presque.

Apparaissent bien quelques tares comme parfois un montage haché rapide typique des scènes d’action sans âme des blockbusters hollywoodiens – mais si tu connais, genre dans les baston de fast & furious où tu cherche le plan qui dépasse la seconde – des séquences probablement imposées à Kurzel au montage (oui je suis dans le déni, et alors ?).

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Une des grandes questions à laquelle répond le film : que faire après m’être échappé sur le toit d’un bâtiment avec la quasi-totalité d’une armée à mes trousses ?

A – Je me mets rapidement à couvert parce que bordel la moitié d’entre eux ont des arbalètes chargées et je suis pas imperméable aux bouts de bois pointus 

B – Je cours comme un dératé car se taper une armée entière avec ma bite et mon couteau j’assume moyen

C – Je prend la pose et remet ma capuche par 35° à l’ombre dans un ralenti stylé

 

Direction d’acteur : 17/20, c’est dingue d’être aussi convaincant surtout pour son duo Fassbender-Cotillard bien vénéneux laissant le soin à leurs ancêtres de vivre la romance qui leur est épargnée au présent (si vous ne comprenez pas, on y arrive dans la seconde partie).

Arrivent scénario et dialogue façon nuit des longs couteaux dans le monde des bisounours… Je suis intimement persuadé que si j’étais tombé sur le film doublé en portugais ou en cantonnais sans sous-titre j’aurais plus accepté l’expérience. Chaque phrase, chaque dialogue est ciselé pour être le plus nanardement crétin que possible. Effet renforcé quand en plus ces perles d’absurde sont sorties par un casting convaincu des énormités prononcées. Je suis incapable de savoir si le méchant scientifique nazi joue bien ou mal tellement l’abysse de l’intelligence atteint par ses répliques m’a mis en PLS sur mon siège. Willard peut témoigner (témoigne enfoiré !). Le film est physiquement douloureux à écouter, c’est comme sortir avec un mannequin et te rendre compte que sa seule passion dans la vie c’est les photos de canard.

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Jeremy Irons, le nouvel Alfred de Batman et l’architecte d’High Rise, est un habitué des rôles de méchants. Un choix de casting cohérent pour un personnage qui ne l’est pas du tout. Un peu à l’image du film, tout était là pour éviter la catastrophe mais non. Je considère Assassin’s Creed comme une des meilleures transpositions de l’histoire du Titanic.

 

Une huître perlière contenant un dragibus, un magnifique gâteau au vomi, je ne sais pas quelle comparaison employer pour cet objet rare qui a tout sauf la tête. Ce n’est pas qu’une adaptation ratée dans son ensemble, c’est l’adaptation de jeux vidéo la plus réussie sur absolument tout sauf l’essentiel : ne pas être complètement stupide.

D’ailleurs trois scénaristes sont attachés à ce script aux allures d’expérience contre-nature, le duo derrière Divergente 3 qui a signé la fin de la série au ciné, Exodus ou la vie de Moïse s’il avait pris des hormones ou enfin le reboot du Transporteur ont commis Assassin’s Creed puis Michael Lesslie, le responsable de l’adaptation de Macbeth, a été ramené deux semaines avant le tournage par Kurzel en manque de script doctor. Difficile de juger son impact sur le produit fini mais autant dire que le miracle attendu n’a pas eu lieu.

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Il y a un côté jouissif à constamment voir les antagonistes filer des armes à nos héros et à les pousser à ne pas les aider. Je ne sais pas s’ils ont voulu représenter des personnages torturés par leurs contradictions mais là c’est limite un plaidoyer pour l’euthanasie.

II Comment rater ce qui était offert sur un plateau :

 

Ce qui est encore plus crève cœur c’est que le film se plante là où le jeu, qui n’est pourtant pas un parangon de cohérence, réussit à assez simplement faire passer la pilule.

Pour faire simple et mieux expliqué que dans le petit carton qui ouvre le bal comme un premier aveux d’avoir échoué à faire quelque chose de correct de cet univers, depuis la nuit des temps ou presque les assassins à capuche et les templiers qui ont des gueules de méchants Disney se foutent sur la gueule dans le but de récupérer des artefacts laissés par la civilisation d’êtres supérieurs qui a créé les humains, reprenant l’idée classique en science fiction de l’origine extraterrestre des humains. L’artefact principal étant la pomme d’Eden qui permettrait en gros à son détenteur de contrôler l’humanité.

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Que ce soit dans les images promotionnelles me servant à illustrer cet article, les bandes-annonces ou les affiches, tout est là pour nous faire croire que le film se passe principalement dans le passé comme pour les jeux. Nope.

Le problème c’est qu’on a paumé la trace de cette pomme, du coup à l’époque moderne les templiers ont inventé une machine, l’animus, afin de « remonter » le patrimoine génétique des descendants des assassins. Concrètement un homme dont l’ancêtre est entré en contact avec cette pomme d’Eden se retrouve enfermé dans un labo aux allures d’apple store et via une machine d’une étonnante sobriété (une table blanche et trois étincelles), il va pouvoir revivre la vie de son aïeul. Ceci permet d’introduire un élément de gameplay, la synchronisation avec l’ancêtre en question afin d’obliger le joueur à respecter la trame de l’histoire en assassinant les cibles prévues par le jeu et non pas aller au bout de la carte faire sauter les molaires d’un berger pixélisé. Le jeu se déroule aux temps des croisades pour son premier épisode (époque où des extrémistes religieux nommés assassins se foutaient réellement sur la gueule des templiers, permettant donc de faire de la quête des artefacts extraterrestres un twist appréciable), lors de la renaissance italienne puis devait se conclure à l’indépendance américaine. Dans les faits le jeu obtint un sacré succès et Ubisoft a dilué son fil rouge dans tout un tas de suite plus ou moins pertinentes ayant causées le ragequit du scénariste initial, voilà vous savez pourquoi ça fait 5 ans que la série part en quenouille.

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Le jeu est beaucoup plus sobre que le film à l’image de l’animus ici, le problème étant qu’en voulant être plus visuelle, la version ciné se complique inutilement et finit par se noyer dans un verre d’eau… 

Maintenant qu’en est il dans le film ? J’entend le crépitement parcheminé caractéristique du levé moqueur de la commissure gauche de la lèvre d’un lecteur de cinematogrill, « mais une machine qui remonte le temps via notre ADN ça n’existe pas gnagnagna moi aussi je peux écrire des critiques d’ailleurs rogue one c’est de la balle gnagnagna». Oui jeune lecteur qui se tape quatre pages de déboitage de ma déception de l’année parce qu’il doit aimer me voir souffrir, une machine pour visiter les rêves des gens non plus tout comme une voiture qui remonte dans le temps, mais c’est l’axiome de cet univers, une entorse acceptée à la réalité sur laquelle on peut développer une histoire et sur laquelle on ne revient pas car oui, ça n’a aucun putain de sens. On l’accepte tout comme on accepte que le loup parle une fois déguisé en grand mère et ça sert de postulat de base sur lequel repose la cohérence de la suite. Les créateurs de la version console ne sont pas fous, la partie dure à avaler c’est le bordel avec les extraterrestres donc l’Animus on l’expédie simplement avec une scientifique qui explique clairement son rôle à notre héros (donc au joueur) à la première utilisation et on ne revient pas sur son fonctionnement. En plus je trouve que ça a un côté méta amusant, on joue un mec qui est lui même joueur de la vie de son ancêtre avec 90% du temps dans le passé et des séquences narratives dans le présent plus à considérer comme des cinématiques interactives que du vrai jeu.

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L’Animus du film ou pourquoi j’ai décidé d’arrêter le ciné pour partir donner des cours de Yiddish au Pakistan.

Dans le film… oh bordel j’ai pas envie… Bon l’animus déjà c’est un bras robot centrifugeuse avec son et lumière. Certes c’est plus impressionnant qu’un mec qui fait la sieste avec une tiare high-tech sur la gueule et on peut vaguement dire que le fait que notre héros « vive » les aventures de son ancêtre via des projecteurs peut éventuellement faire un parallèle avec la condition de spectateur propre au film tout comme l’animus du jeu fait référence à la condition de joueur dans un jeu. Je vais loin pour dire du bien d’un film qui n’en vaut probablement pas la peine ? Probablement mais j’ai VRAIMENT beaucoup aimé Macbeth.

Bien, donc le look Thermomix sous protéine de l’animus s’explique, maintenant pourquoi ne pas très simplement expliquer son fonctionnement pour en faire une base acquise du scénario ? Ici le bousin voit les règles qui le régissent changer toutes les quinze minutes en moyenne et la synchronisation, un élément mineur du jeu, devient un bordel inextinguible dans lequel se délite toute tentative d’évolution du personnage de Fassbender. Quelque chose de simple devient excessivement compliqué alors que la pomme d’Eden se transforme en un guide pour les nuls du McGuffin bien que ce soit censé être le centre de l’intrigue. Je veux bien admettre, en resserrant de deux crans mon cilice, que faire dire à notre ami le scientifique nazi que la pomme d’Eden « contient le code génétique du libre arbitre » et je veux bien supposer, en mâchonnant nerveusement un paquet de Xanax carton inclus, que cela représente un quelconque intérêt pratique pour une immense corporation illuminati en 2016 mais alors pourquoi son ancêtre va chercher le code génétique du libre arbitre lors du siège de Grenade en 1492 ! A part un cochonnet fluo pour la pétanque nocturne, ça lui sert à quoi ?

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Pendant un quart de seconde j’ai pensé que Cotillard allait noyer Fassbender grace à ce dispositif, malheureusement il n’en est rien et il reste une heure de film.

Et le plus beau, ce que je comprends encore moins que l’idée de garder avec des matraques en plastique une trentaine de Ninja dans un open space principalement décoré avec des vitrines remplies d’armes blanches, c’est pourquoi le film s’obstine à se dérouler dans le présent ? Le principal intérêt des jeux étant l’époque où ils se passent, le concept même de la franchise étant que l’histoire devient un somptueux décor, pourquoi tout installer dans la banlieue de Madrid en 2016 ? Les séquences au XVème siècle arrivent donc comme une maigre récompense toutes les vingts minutes de punitions de mauvais techno thriller, et encore limité à de simple scènes d’actions stylisées avec des personnages au développement sacrifié. Il y a bien une scène dans une geôle qui essaye de faire quelque chose et on l’en remercie mais…

Si, une idée défendable ! Celle de faire jouer aux mêmes acteurs les protagonistes au présent et leurs ancêtres, vu que c’est censé être deux confréries ennemies depuis des millénaire, ça a un côté amusant d’imaginer les mêmes familles se haïr depuis tout ce temps. C’est de suite plus glauque de s’imaginer le ramassis de consanguin mais d’un autre côté ça explique les dialogues.

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Mais c’est qu’il est tout content de nous ramener un plan de drone 3D de la banlieue de Madrid, méchant Youki, méchant !

Au titre des défauts par rapport au jeu, on rajoute la présence de personnalités historiques amenés à la truelle dans le film avec un ersatz de Julio Iglesias ayant forcé sur l’eyeliner ou encore un retournement de situation à la Da Vinci Code, probablement une des sources d’inspiration du jeu d’ailleurs mais propulsé à l’arbalète dans la narration. Au titre des gros raté on cite l’urgence, le film se passe sur une petite semaine car c’est bien vrai, après six milliards dépensés par les templiers et vingt ans de recherche mieux vaut mettre un délai arbitraire au programme de l’Animus le jour où on trouve LA SEULE personne (appelé pionnier car élu c’était déjà pris je suppose) sur laquelle ça vaut le coup de tester la machine… Là n’est que le plus flagrant, j’ai pas le cœur(zel) à tout lister.

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Petit revival furtif de la coupe du méchant de Mulan.

Que retenir de ce tas de boue après mon tamis de quelques lignes ? Je ne pense pas qu’il porte préjudice à son réalisateur, encore une fois virtuose, ni a ses bons acteurs jouant des personnages minables. En somme regardez le film dans une langue gutturale que vous ne maitrisez pas (genre l’allemand et le russe sans sous-titre) ou attendez qu’un petit malin sorte une version d’une demi heure contenant uniquement les scènes dans le passé, j’ai bien trouvé une version de la trilogie du Hobbit sans les elfes, tout est permis et rien n’est vrai si ce n’est qu’Assassin’s Creed est et reste une plaie ouverte.

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“Alors là au fond à droite à côté du néon bleu on met le frigo et juste à côté une plante verte, tu vas de l’un à l’autre en parlant sens de la vie et t’essayes de me caser credo, libre arbitre et synchronisation cérébrale dans la même phrase, ok Marion .”

Assassin’s Creed

  • Est
  • N'est pas
  • une mise en scène brillante accompagnée d’une musique épique
  • un bon film, ce qui est d’autant plus dommage quand on voit les intentions de base
  • des acteurs convaincants pour les rôles principaux
  • réussi pour l’écriture, boiteux sur ce qui est tiré du jeu, infâme pour ses dialogues
  • une direction artistique qui déboite, tant dans le présent que le passé
  • Rattrapé par la qualité du reste, l’emballage aura beau être réussi, le fond est navrant
  • ma déception de l’année
  • le début d’une saga, enfin j’espère…
Meurtre avec actes de barbarie / 20